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1871-1914 « IL FAUT SE VENGER  » ? UN EXEMPLE …

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ARTICLE ECRIT PAR MARINETTE

Le passage en Suisse de l’armée de Bourbaki

Bourbaki « l’entrée de l’armée française aux Verrières » Edouard Castres 1881 « le panorama bourbaki »

Ma région est encore hantée par ce souvenir … alors qu’en 1914 , on a su l’utiliser pour un appel à la vengeance.

Fin 1870, l’Armée de l’Est , du général Bourbaki eut en charge de délivrer les troupes françaises assiégées à Belfort en attaquant les arriéres des Prussiens . Mais déjà avant Belfort , à Villersexel ( Haute-Saône ) le 8 janvier 1871, la bataille est amorcée. Une troupe hétéroclite de 140 000 hommes mal ravitaillés s’oppose à 52 000 Prussiens mieux organisés. Après une victoire non exploitée, ils se font repousser à 11 km de Belfort.

Le 18 janvier, aucune percée décisive n’ayant été réalisée, le général Bourbaki décide de suspendre les combats et d’opérer la retraite de ses troupes en direction du sud, vers Besançon. La libération de Belfort aura donc échoué.

Repoussée et poursuivie par les Prussiens, cette Armée de l’Est doit se dévier et atteindre Pontarlier . Elle effectue sa retraite tout le long du plateau du Haut Doubs dans des conditions de neiges abondantes et de violents froids. Affamés, épuisés, décimés par le froid, les soldats n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. Oubliés lors de la signature de l’armistice franco -allemand du 28 janvier 1871, ils étaient pris au piège ! Bourbaki ayant alors tenté de se suicider, son adjoint négocia un accord avec la Suisse (très proche de Pontarlier) qui prévoyait l’internement de cette armée en Suisse après qu’elle ait été désarmée au passage de la frontière. C’est donc le 1er février que cette armée en déroute 87 847 hommes dont 2 467 officiers a pu passer en Suisse.

« C’est une armée en pleine débâcle qui arrive dans le Haut-Doubs fin janvier 1871. Un déferlement lent et désespéré de soldats marchant dans 80 cm de neige laisse une route jalonnée d’épaves, de chariots d’équipement, de cadavres de chevaux. Les troupes se trouvant au tournant de la cluse de Pontarlier reçoivent l’ordre de défendre ce défilé contre les Prussiens.

Cette héroïque et ultime résistance permet à l’armée de passer en Suisse, lors d’une retraite dramatique et par un froid sibérien. Plus de 87 000 soldats, à compter du premier février, entrent en Suisse par toutes les artères possibles tandis que le plus gros de la troupe pénètre par les Verrières « .

« Un très grand nombre d’entre eux marchaient les pieds nus ou enveloppés de misérables chiffons ; leurs chaussures faites avec un cuir spongieux, mal tanné, et la plupart du temps trop étroites, n’avaient pu supporter les marches dans la neige et la boue […] aussi beaucoup de ces malheureux avaient-ils les pieds gelés ou tout en sang. Les uniformes étaient en lambeaux et les soldats, s’étant approprié tous les vêtements qu’ils avaient trouvés pour remplacer ceux qui étaient détruits, présentaient une bigarrure inimaginable. » (rapport du Major Daval)

 monument Pontarlier

  (texte et photo: ville-pontarlier /images_et_fichiers)

Bourbaki1 « l’entrée de l’armée française aux Verrières »  » panorama bourbaki » Edouard Castres 1881

 Et en 1914, une génération qui, elle, a vu passer cette armée de Bourbaki dans sa jeunesse, mais n’a jamais combattu sait l’exploiter pour évoquer la vengeance.

A Pontarlier une cérémonie a eu lieu en l’honneur des victimes de la guerre de 1870 et surtout des soldats de l’armée de Bourbaki  :

journal1

journal2journal3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Honorons donc, Messieurs, ceux qui sont morts pour la patrie, gardons pieusement le souvenir de toutes leurs souffrances de façon à pouvoir les venger comme ils sont dignes de l’être. Vive la France ! Vive la République ! (aetdebesancon.blog.lemonde.fr )

Ceux qui appellent ainsi à la vengeance ne se rendent pas compte qu’ils amorcent un drame et qu’ils vont faire vivre à leurs propres enfants un cauchemar encore bien pire.

Cet épisode est représenté en 1881 par Edouard Castres sur un immense tableau circulaire , »le panorama Bourbaki » exposé à Lucerne (Suisse ) très impressionnant et émouvant .

Voici le lien avec une émouvante animation qui vous fera vivre ce triste moment, avec les images du »panorama Bourbaki » et des commentaires. Impressionnant, à ne pas manquer !

l’Histoire par l’image

Et ayez une petite pensée pour « les Bourbakis » si vous passez la cluse de Pontarlier ….

Les familles se vident…

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Je tiens encore à remercier Clara de m’offrir la possibilité de pouvoir participer à

vos écrits sur 1914 ainsi que tous ceux qui m’ont encouragée.  Marinette

photo 2 Marinetteles conscrits partent pour le front

(Photo médiathéque F.Miterrand Poitiers fond G. Simmat)

Les familles se vident déjà avant…

Le nombre de soldats appelés à faire leur service militaire est allé en augmentant depuis le début du siècle.

En 1905 avec la loi Berteaux, le principe du service militaire obligatoire de 2 ans s’impose à tous les citoyens. La conscription est alors considérée comme le système le mieux adapté pour fournir les effectifs nécessaires à la sécurité du pays et le plus conforme au principe d’égalité républicaine. Il supprime le tirage au sort et les dispenses ( sauf inaptitudes physiques).

Le 20 février 1913 , Raymond Poincaré dès le début de sa présidence affirme au Parlement :  » Il n’est possible à un peuple d’être efficacement pacifique qu’à condition d’être toujours prêt à la guerre « .

Le Conseil supérieur de la guerre s’est réuni le 4 mars 1913, à l’Élysée, sous la présidence de M. Raymond Poincaré et a décidé :

A l’unanimité, qu’il y avait nécessité absolue, dans l’intérêt de la défense nationale, d’augmenter les effectifs militaires.

A l’unanimité également, qu’il se prononçait en faveur du service de trois ans, strictement et rigoureusement égal pour tous, sans aucune dispense.»

Le 7 août adoption définitive du texte.

L’Etat Major Général de l’armée rédige, lui, un nouveau plan de mobilisation et de défense en prévision d’une attaque brusquée dans une stratégie privilégiant l’offensive « foudroyante ».

Au 1er août 1914, date de la mobilisation, l’armée française d’active disposera de près de 740 000 hommes, au lieu de 520 000 l’année précédente. Mais sur les trois classes sous les drapeaux en ce début de conflit, une seule a entamé sa deuxième année de formation, les deux autres terminent leur première année.

Dans les familles se pose le problème du manque de main d’oeuvre, la plupart d’entre elles étant concernées.

photo 1 Marinette

(aetdebesancon.blog.lemonde.fr)

Par ailleurs certains militaires dès cette période ne reverront pas leur famille.

Je vous cite un texte de ma grand-mère évoquant le destin de son frère aîné :

 » Mon frère Raoul s’était engagé pour 4 ans pour obtenir une place de facteur en rentrant du régiment. Il était sergent et terminait son service militaire au Maroc placé depuis peu sous le protectorat français. Vers la fin de 1914, il fut ramené en France avec des soldats marocains envoyés sur le front dans des secteurs dangereux ( région du Nord ). Nous ne l’avons pas revu. Quelques mois après nous avons appris qu’il était décédé. Nous n’avons presque rien reçu de ses vêtements et effets personnels qui avaient étés volés. Nous n’avons connu aucun détail des dernières semaines de sa vie dans le fracas des batailles. Il n’avait pas eu de jeunesse, domestique dés l’âge de 14 ans. Ensuite le service militaire pour la plus grande partie en Tunisie et au Maroc dans des conditions pénibles et sans permission. Pourtant, il avait un caractère ouvert et gai, il aimait la vie. Il n’a pas eu de chance, comme tant d’autres pauvres victimes. » Germaine R. texte écrit en 1979.

La vie en 1914

Logo 1914carte de France

La France de 1914 compte 41.6 millions d’habitants (niveau qu’elle ne retrouvera qu’au début des années 50, c’est dire le temps qu’elle mettra à se remettre du conflit qui va éclater et qui va balayer plusieurs générations de jeunes hommes). Cette population est essentiellement rurale. (44% de cette population vit de la terre). Mais une société industrielle émerge et les ouvriers sont environ 5,5 millions.

Depuis 1880, la République est installée et sa devise « Liberté-Egalité-Fraternité » est gravée dans toutes les mairies. Toutefois de grandes disparités subsistent et la vie est rude dans les campagnes et les villes. Une bourgeoisie tend à émerger, venant des gros propriétaires terriens, rentiers et professions libérales, les financiers, banquiers négociants, enrichis par le commerce et le développement du nouveau monde et l’exploitation des colonies sont déjà en haut de la pyramide sociale. Les modes et les goûts se font dans les salons parisiens. Nous allons sortir de ce qui s’appelle « La belle époque ».

La scolarité a été rendue obligatoire par les lois de 1881 et 1882, ce qui fait que la population de la France sait parler le français ce qui n’était pas le cas dans les années 1880. Cette école de la République apprendra à ces générations du début du siècle non seulement à lire et écrire, mais également souvent à parler le français. Elle sera fédératrice dans une société très inégalitaire. On y apprendra à aimer et servir le pays.

Des millions de personnes ont du mal à subsister, que ce soit dans les campagne avec un maigre lopin de terre ou comme journalier dans les grandes exploitations. D’ailleurs l’exode rural commence avant la guerre et nombreux sont les jeunes hommes (1 sur 3 dans certains départements ruraux pauvres) qui ne rentrent pas au pays et vont rejoindre les ouvriers ou la fonction publique .

L’industrie prend son essor (plus de 5 millions d’ouvriers dont près de la moitié dans de grandes entreprises industrielles ou les mines), mais les conditions de travail sont déplorables et des mouvements sociaux sont réprimés dans la violence (1905-1906).

Cette classe ouvrière naissante a peu de droits et ne croit pas en la République!  La guerre qui va venir va les fédérer autour des valeurs de la Patrie et de l’Honneur, valeurs  portées par l’école publique .

Pour l’ouvrier le repos dominical n’est en vigueur que depuis 1906, la journée de travail de 12 heures ( 8 pour les mineurs depuis 1905). De la retraite, on parle mais rien n’est fait.

N’oublions pas non plus que depuis la défaite de 1870, le territoire est amputé de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. Et cette perte est vécue dans la mémoire collective comme une injustice. Ces colonies sont source de fierté pour la nation, d’enrichissement pour quelques uns, mais aussi permettent d’expatrier des familles qui ne trouvent pas de travail en métropole… Les colonies seront également une source de discorde entre les puissances de l’époque.

L’armée est l’endroit où se retrouve toutes les classes sociales. Si les postes d’officiers sont tenus par l’aristocratie ou les notables, les hommes sont dans un creuset qui contribuera aussi  à l’unité de la France et fera de ces hommes les combattants si courageux dans les mois qui vont venir. Car ces hommes, habitués à vivre chichement, qui travaillent dur sont résistants. C’est ce qui les fera tenir dans des conditions qu’aujourd’hui aucun d’entre nous ne supporterait.

(Source : http://padage.free.fr/)

Mais pourquoi ?

Marinette est une de mes lectrices assidue et  intéressée par la chronique de l’année 1914,

mais elle n’a pas de blog. Donc, je lui laisse bien volontiers un peu de place ici, afin qu’elle publie.

Vous pourrez lire ci-dessous, son article.

Poilus_mauron

Clara m’offre très généreusement la possibilité d’utiliser son blog pour participer au sein de votre nouvelle

communauté aux chroniques concernant l’année 1914. Je tente donc de me lancer .

MAIS POURQUOI ?

Mais pourquoi cette guerre après ce fabuleux démarrage d’un nouveau siècle , après l’arrivée des progrès techniques et l’ouverture d’un monde « moderne » . Pourquoi se battre , aller mourir , faire  » don de sa personne à sa nation  » ?

Les anciens de ma famille m’ont peu donné de raisons . Mon Grand-Père refusait de parler de cette guerre , mon Grand-Oncle nous saoulait à chaque visite en nous parlant sans cesse des combats et de ses blessures.

– Mais la cause , cher Oncle ?

– L’ Alsace et la Lorraine !

– Cela seulement ?

Mais qu’en savait-il au juste ?

La France avait perdu une guerre , dû céder  » l’Alsace et la Lorraine » . Admettons que cela lui ait donné une rancœur face à l’Allemagne et une envie de repartir au combat pour montrer maintenant à tous qu’elle était une nation forte . Mais l’Allemagne , elle , pourquoi, qu’avait elle à y gagner ?

L‘opinion d’un journal pangermaniste
« La France n’est pas encore prête pour le combat. L’ Angleterre est aux prises avec des difficultés intérieures et coloniales. La Russie redoute la guerre, parce qu’elle craint la révolution intérieure. Allons-nous attendre que nos adversaires soient prêts ou devons-nous profiter du moment favorable pour provoquer la décision ? Voilà la question lourde de sens qu’il s’agit de trancher.
L’armée autrichienne est encore fidèle et utile. L’ Italie est encore fermement attachée à la Triple Alliance et même si elle préfère encore (…) le maintien de la paix, pour panser les plaies de la dernière guerre
*
, elle sait (…) que, si l’Allemagne est battue, elle sera livrée sans remède à la violence de la France et de l’Angleterre et elle perdra sa position indépendante en Méditerranée (…). Nous pouvons également compter le cas échéant sur la Turquie et la Roumanie. Nous avons ainsi encore des atouts en main, nous pourrions tenir les commandes de la politique européenne, par une offensive résolue, et nous pourrions assurer notre avenir.
Cela ne veut pas dire que nous devons provoquer la guerre ; mais là où se manifeste un conflit d’intérêts (…) nous ne devrions pas reculer, mais le faire dépendre de la guerre et la commencer par une offensive résolue; peu importe le prétexte, car il ne s’agit pas de cela, mais de tout notre avenir, qui est en jeu. »


Extrait traduit d’un article paru dans le journal allemand Die Post , le 24 février 1914

* guerre de 1911-1912 entre l’Italie et l’Empire ottoman pour le contrôle de la Libye et des îles du Dodécanèse (dont Rhodes en mer Egée). L’ Italie gagne, mais se heurte à des contestations politiques de la part de la Grèce et de la Russie pour la possession du Dodécanèse.

Je sursaute en lisant ce texte ! Ne pas tenter de résoudre un conflit d’intérêts autrement qu’en partant en guerre , quelle curieuse politique !

Mais est- ce que c’était réellement l’esprit des Allemands, en général ?

L’opinion de Stefan Zweig, 30 ans après

« La tempête de fierté et de confiance qui soufflait alors sur l’Europe charriait aussi des nuages. L’essor avait peut-être été trop rapide. (…)
Partout le sang montait à la tête des États, y portant la congestion. La volonté fertile de consolidation intérieure commençait partout… à se transformer en désir d’expansion. Les industriels français, qui gagnaient gros, menaient une campagne de haine contre les Allemands, qui s’engraissaient de leur côté, parce que les uns et les autres voulaient livrer plus de canons – les Krupp et les Schneider du Creusot. Les compagnies de navigation hambourgeoises, avec leurs dividendes formidables, travaillaient contre celles de Southampton, les paysans hongrois contre les serbes, les grands trusts les uns contre les autres ; la conjoncture les avait tous rendus enragés de gagner toujours plus dans leur concurrence sauvage. Si aujourd’hui on se demande à tête reposée pourquoi l’Europe est entrée en guerre en 1914, on ne trouve pas un seul motif raisonnable (…) ; je ne puis l’expliquer autrement que par cet excès de puissance, que comme une conséquence tragique de ce dynamisme interne qui s’était accumulé depuis ces quarante années de paix et voulait se décharger violemment. Chaque État avait soudain le sentiment d’être fort et oubliait qu’il en était exactement de même du voisin (…). Car chacun se flattait qu’à la dernière minute l’autre prendrait peur et reculerait; ainsi les diplomates commencèrent leur jeu de bluff réciproque. Quatre fois, cinq fois, à Agadir, dans la guerre des Balkans, en Albanie, on s’en tint au jeu; mais les grandes coalitions resserraient sans cesse leurs liens, se militarisaient toujours plus. (…) ; finalement les forces en excès durent se décharger, et les signes météorologiques dans les Balkans indiquaient la direction d’où les nuages approchaient déjà de l’Europe. »
Stefan Zweig, « Le monde d’hier« , 1944, Livre de Poche, 1993, p. 235-236.

[Stefan Zweig, né le 28 novembre 1881 à Vienne, en Autriche-Hongrie, et mort par suicide le 22 février 1942, à Petrópolis au Brésil, est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien. En exil de 1933 à 1942 ( wikipedia ) ]

Ces deux textes me donnent à réfléchir .

On tente , on tente , puis hop , on saute ; des chats face à des souris en quelque sorte ! Et ce type de raisonnement me semble encore bien actuel malheureusement.